Tape Tape Tape

Tape tape tape. Tel un cœur qui bat d’un rythme régulier sans jamais flancher, le tôlier fait voler ses baguettes sur toms, cymbales et caisses, pendant que ses pieds assurent sur les pédales, ne faisant qu’un avec son instrument. Sa maîtrise est absolue.

Tape tape tape. Le marin ignore la houle et la foule. Il ne voit pas les nuages qui ne sont que dans les têtes des grincheux et des plaintifs. Son esquif fend la bile des douillets qui n’ont qu’une vague idée de ce qu’est la faim, la violence et la brutalité.

Capitaine au long cours, son gouvernail bien en main, il navigue avec une assurance infaillible à travers les eaux de l’océan Groove. Il n’est pas de nature loquace. Il ne babille pas à tout vent. Nul besoin de faconde quand les notes dont il vous enveloppe se suffisent à elles-mêmes.

Les autres musiciens font corps autour de lui. Métronome humain, il donne le tempo et fournit la colonne vertébrale sans laquelle rien ne tiendrait. Celles et ceux qui l’écoutent se laissent bercer, oubliant les cals et les accrocs de leurs vies. Et alors que le son les traverse, la lassitude s’évapore.

Il s’appelait Tony Allen. Il était à quelques encablures de ses quatre-vingts ans avant que la Camarde ne le fauche un 30 avril, l’emmenant rejoindre les innombrables âmes qui peuplent son royaume. S’était-elle enfin rendu compte que c’était un peu morne par chez elle ? Que la danse endiablée dans laquelle elle entraînait ses sujets, dont les rangs ne cessaient de grossir, manquait d’un je ne sais quoi ? Ou que la geste qu’elle les forçait à chanter à sa gloire avait besoin de ses talents pour donner le ton juste ?

© Saâd Kadhi. Tous droits réservés.

Mais peut-être faisons-nous fausse route. La grande faucheuse, loin d’être égoïste, ne nous priva peut-être de son talent que pour l’amener auprès de Fela Ransome-Kuti, avec qui il créa l’Afrobeat au mitan des années 60, ce génial syncrétisme d’highlife, jazz, funk, salsa, calypso, savamment saupoudrés de musique nigérienne yoruba, qui déferla sur l’Afrique tel un raz-de-marée avant d’en traverser les frontières.

Ah Fela ! Cet être magnétisant et flamboyant, incroyablement talentueux, mais tellement despotique ! Les survivants de son Afrika 70 s’en rappelleront jusqu’à la fin de leurs jours. Il pouvait être hargneux et même violent, mais l’on raconte que le seul qu’il respectait vraiment était Tony.

Tony, qui contrebalançait le soleil brûlant qu’était Fela par sa cadence, qui rassérène et protège contre les intempéries et les tumultes de la vie. D’un côté le feu. De l’autre, l’eau. Et de ces deux substances, dont on dit pourtant qu’elles s’annulent lorsqu’elles rentrent en contact, les deux artistes enveloppèrent l’air pour irriguer le souffle vital de celles et ceux qui voulaient bien tendre l’oreille.

J’ai vu arriver l’Afrobeat dans mon paysage sonore un peu par accident voici dix-huit ans, en parcourant au hasard les rayons jonchés de CD du défunt magasin Fnac Bastille, seul magasin du groupe entièrement dédié à la musique, fermé en 2011 au plus fort de la crise du disque. Mon regard fut attiré par la photo qu’arborait Shoki Shoki, album de 1998 de Femi Kuti, l’un des fils de Fela. L’album était à l’écoute ce jour-là. J’ai mis le casque, appuyé sur le bouton de lecture et je fus instantanément conquis.

C’est bien plus tard que je découvris que Femi, aussi talentueux soit-il, ne valait pas à mes oreilles l’éclat des deux créateurs. Après avoir arpenté de toutes les manières possibles leurs classiques, dont le sublime Live ! avec Ginger Baker, je me suis hasardé à écouter les albums plus récents où seul Tony était à l’œuvre; Fela ayant emmené ses fulgurances dans ses bagages, lorsque, contraint et forcé, il dut traverser le Styx.

J’ai mis un certain temps à franchir ce pas, redoutant un succédané voguant sur des succès passés, telle la suite souvent décevante d’un chef-d’œuvre du 7e art qui n’en demandait aucune. Et c’est avec une certaine appréhension que j’ai acheté Lagos No Shaking, disque de 2006 publié par Honest Jon’s Records. Et dès les premières notes, mes doutes s’envolèrent. Cet album n’était pas seulement honnête, il est même très bon. Cela faisait un bien fou de voir que finalement l’eau pouvait très bien se passer du feu, sa force tranquille chamarrée par de belles voix qui dégonflent la fatigue et lavent le trouble.

Tony m’ouvrit les yeux sur l’importance de la batterie et son incommensurable rôle dans le groove, cette terre nourricière sans lequel la musique n’aurait guère d’âme. Grâce à lui, je me suis mis à défricher les terrains fertiles de la musique qui parle au cœur, qui vous fait bouger sans coup férir, sans tomber dans le fricot trop convenu que l’on vous sert à tout bout de champ, tel un de ces mets que vous mangez trop vite et que vous oubliez aussitôt dans une de ces chaînes aux logos affriolants où l’on prétend cuisiner sans chef cuistot.

Tony me montra le chemin qui allait désormais guider mes pas d’avide dégustateur de grappes sonores, cueillies à maturité et chargées en groove. En l’empruntant, je fis la rencontre d’autres illustres batteurs, certains ayant passé l’arme à gauche, d’autres au firmament de leur éclat, tel l’époustouflant Moses Boyd, un des chefs de file de l’étourdissante tempête qui n’a de cesse de souffler sur la planète jazz depuis Londres. On peut d’ailleurs voir Tony et Moses, jouer côte à côte, dans un épisode de Boiler Room datant de 2016, dans cette même ville.

Deux ans plus tard, j’ai acheté le dernier disque de ma collection, que Tony avait fait en collaboration avec le génial bricoleur Jeff Mills. D’un côté la tour de contrôle. De l’autre le magicien. Son nom ? Tomorrow Comes the Harvest. Demain viendra la moisson… d’autres grappes certainement. La musique, la vraie, n’est-elle pas émerveillement continu ?

© Saâd Kadhi. Tous droits réservés.

Tony est décédé. Mais son héritage est toujours là et il me portera jusqu’à ce que je le rejoigne, lui et Fela, dans leur nouvelle Kalakuta Republic, que j’espère plus juste, avant d’aller danser au Shrine, ce club mythique où les ingrédients de l’Afrobeat furent rassemblés, soir après soir, et que la mort leur a certainement reconstruit en ses terres. Et après des heures en transe, tel un derviche tourneur, je sortirai et je regarderai le torrent fait de toutes les gouttes de sueur, que moi et mes compagnons d’un soir aurons produit, emmener la morosité et l’anxiété. Au tréfonds du caniveau.

Published by Saâd Kadhi

Archeofuturist & retromodernist with a knack for individualistic altruism

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: