Les belles notes aromatiques d’une lenteur savourée

© Saâd Kadhi. Tous droits réservés.

Un rayon de soleil se glisse entre les interstices du voile diaphane délaissé par une lune à nouveau disparue. Le voilà l’espiègle, se frayant un chemin jusqu’à mon lit avant de me piquer de sa chaleur.

Je me redécouvre vivant. Je prends conscience de mon corps puis je l’extrais de la couette et de la torpeur. Je lave mon visage à l’eau froide et je vois s’évaporer le cocon du repos dont il s’était enveloppé.

Je ne suis pas encore tout à fait présent, tout à fait ici et maintenant. Nulle inquiétude, cela ne durera pas. Mon cerveau commence déjà à égrener la litanie de choses, petites ou grandes, que je dois faire. S’extirper chaque jour des bras de la nuit pour renaître au monde n’est pas que béatitude et joie.

Mes narines palpitent, sentant l’odeur de café qui provient de la cuisine. Ô drogue ! Ô irrésistible succube ! Je sais pourquoi tu es là et pourtant je cède à ton appel. Je sais que tu ne m’attires que pour que je puisse mieux produire.

Alors que les pièces de mon âme se remettent en place, d’un geste conditionné et automatique, j’allume un écran et tel un papillon de nuit, je me fais happer par sa lumière et sa promesse d’immédiateté.

Je me souviens de mon père savourant une tartine du pain que ma mère avait fait la veille, la trempant ici et là dans une huile d’olive dorée qu’il avait lui-même prélevée. Une radio miniature trônait toujours à ses côtés, émettant le son à peine perceptible d’une émission culturelle. Philosophie, art ou musique, c’était tout ce qui comptait.

Alors que cette mémoire s’évanouit, je réalise que je suis encore enfermé dans le petit cadre aux couleurs chatoyantes qui, tel un cordon ombilical, me relie à l’humanité hyperconnectée, à sa bienveillance, à son ingéniosité, mais aussi à sa bêtise et à sa médiocrité. À force de s’abreuver à une telle fontaine, on ne sait plus qui on est.

Mais aujourd’hui, quelque chose d’inattendu se produit. Je consulte un de ces réseaux qui n’a de social que le nom. Aucune petite nouvelle insignifiante portée aux nues des suggestions algorithmiques du moment. Pas d’évènement à l’autre bout du monde qui, aussi malheureux soit-il, vienne aiguillonner ma colère, ma haine ou me bousculer une seconde avant que mille autres ne le remplacent… le temps d’un instant.

Je m’élance vers un quotidien à peu près sérieux, un de ces vieux villages gaulois qui résiste toujours et autant à l’appel de la réclame comme seul moyen de subsistance. Vide. Déstabilisé et intrigué, je m’envole vers des journaux moins regardants. Interdit, je ne vois qu’une succession de pages blanches, désertes.

Respire me dis-je. Pourquoi tant d’agitation ? Respire, tu es vivant. Pourquoi tâches-tu de comprendre ? Peut-être est-ce une nouvelle journée, après celle de la femme et tant d’autres causes. Une journée du rien ou plus exactement du bien. Avoue-le. Combien de fois as-tu lu, enfin lu, c’est un bien grand mot… combien de fois as-tu butiné de belles fleurs d’empathie, de gentillesse et d’entraide ces derniers temps ?

Lâche prise. Laisse-toi aller et jusqu’à la lie, savoure cette magnifique lenteur retrouvée.

Published by Saâd Kadhi

Archeofuturist & retromodernist with a knack for individualistic altruism

One thought on “Les belles notes aromatiques d’une lenteur savourée

  1. Ah cette magnifique lenteur retrouvée , celle dont on devrait faire l’apologie, le texte nous berce , nous réveille à nous-mêmes… tout en douceur et en finesse mais avec quelle puissance !

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