J comme…

Quelle magnifique journée ! Le soleil rayonne sur toute la vallée qui s’étend jusqu’à la lisière de la forêt. Une brise légère venant de la mer par-delà les cyprès de Lambert s’est faufilée entre les arbres et a su trouver son chemin jusqu’à sa peau. Son toucher, chargé d’embruns – ou est-ce ce qu’il voulait croire ? – adoucissait la chaleur projetée par le sol.

Quelle magnifique journée pour courir ! Sentir son cœur battre à tout rompre, ses poumons s’emplir d’air pur, et ce contact avec la terre, si vital à cette époque où l’humanité semble avoir perdu à jamais le sens des réalités. 

C’est ce matin qu’il se décida, après une nuit de sommeil profond et reposant, durant lequel le marchand de sable a reprisé ses cals et ses accrocs. En se levant, il se sentit infiniment joyeux et comprit que c’était enfin le jour J, ce jour qu’il avait visualisé il y a trente années, lorsqu’elle rendit l’âme, fauchée par le coronavirus. 

On continue de l’appeler le coronavirus, même s’il en eut bien d’autres par la suite pour mener la Camarde et sa troupe de faucheurs faire le plein d’âmes, certaines innocentes, d’autres souillées par une vie d’avidité, de mensonges, et d’individualisme forcené. Toutes ces personnes happées par millions, dansant sans arrêt l’infernale sarabande que la Mort affectionne tant !

On continue de l’appeler le coronavirus, car il fut le premier, celui qui aurait dû réveiller l’humanité, pour lui faire comprendre ses trop nombreux errements. Le premier qui devait faire réaliser à tous ces vermisseaux, qui vivent sur une même terre sans pour autant réellement vivre ensemble, que jouer si longtemps avec le feu, en violant d’indicibles règles qui dépassaient l’entendement, allait finir par tout brûler.

Voici trente années que le coronavirus s’abattît sur l’humanité et que, inexplicablement, alors qu’elle venait de fêter ses quarante printemps, il l’emporta, l’arrachant à leur amour.

Ils s’étaient rencontrés un mois de janvier, dix ans auparavant. Le ciel était gris et maussade, habité par de nombreux nuages. Ces derniers, emportés par le vent à travers l’océan jusqu’au rivage, étaient essoufflés après une si longue course. Ils vomissaient alors des trombes d’eau dès qu’ils voyaient terre. C’était leur façon de rejoindre la plage et les vagues, pour s’y reposer avant de s’évaporer de nouveau et de se reconstituer au-dessus du monde dans un cycle éternel.

Il était au bout de la jetée et de sa patience. Il aimait regarder le flux et le reflux de l’océan, surtout lorsque ce dernier était en colère, crachant sa bile blanche là où il pouvait, tentant de saisir les imprudents qui enjambaient la rambarde pour se faire darder les pieds par ses tentacules d’eau. Il ne souffrait jamais du temps si morne à faire tomber en dépression le plus jovial des benêts. Mais de la pluie, si.

Quand les gouttes commencèrent à lui marteler la tête, il tenta de les ignorer, se concentrant sur ce pourquoi il était là : contempler cette force incalculable qui occupait tout son champ de vision pour se rappeler qui il est, un rien, ou au mieux un grain, dans un tout. Au bout d’un moment qui lui sembla interminable, les gouttes redoublèrent d’efforts pour traverser sa veste imperméable et diluer son sang. Peut-être espéraient-elles ainsi qu’il se liquéfie pour ne faire qu’un avec l’océan et voyager ainsi à travers le monde à moindres frais ?

Voyant qu’il se maintenait droit tel un piquet, elles s’acharnèrent. Comme elles ne semblaient pas décidées à le laisser en paix, il tourna les talons et s’apprêtait à repartir vers son appartement et sa solitude. Et c’est là qu’il croisa son regard.

Non pas qu’elle le regardait de dos, car elle aussi était venue admirer les éléments déchaînés. Que leurs yeux se vissèrent les uns dans les autres alors qu’ils n’avaient aucune raison de se dévisager un jour de si forte pluie, où les corps ne ressemblent à rien, engoncés par des vêtements protecteurs aux couleurs dignes de belles funérailles, ne pouvait s’expliquer que par la destinée.

Et par cette rare alchimie, abolie depuis bientôt deux décennies par l’intelligence artificielle qui sous-tend les applications promettant de vous indiquer votre âme sœur où qu’elle soit dans le monde, moyennant un abonnement et du temps -pour aspirer vos habitudes et vos deniers- tous deux comprirent qu’ils n’allaient plus se quitter.

Ils vécurent infiniment heureux, fusionnés. Ils étaient monde et n’avaient besoin de nul autre. Ils n’eurent pas d’enfants, se suffisant à eux-mêmes. Ils étaient soleil, lune, et tous les autres astres réunis. Quand ils marchaient l’un au bord de l’autre, l’air se chargeait d’étincelles, attirant l’attention des passants autour d’eux et entraînant l’apaisement du petit bout de terre qu’ils arpentaient.

sequencing life, photo par Alexandre Dulaunoy

Les évènements les traversaient sans laisser la moindre marque ni aspérité sur leurs peaux adoucies par des caresses chargées d’amour. Ils ne virent pas le monde qui englobait le leur s’avilir, donnant la voix à l’un contre chacun, remettant en question des droits gagnés après d’âpres batailles par celles et ceux qui foulèrent la terre bien avant eux, et ériger le plaisir immédiat et continu, le confort personnel et les égoportraits en autant de Saint-Graal, au détriment de ce qui fait le vrai ciment d’une civilisation.

Ils ne remarquèrent pas la Mort par-dessus leurs épaules. Ils ne décelèrent pas la pointe de jalousie qu’elle ressentait devant tant de bonheur. Et, si occupés à vivre, ils ne la sentirent réaliser son plan que trop tard.

Elle la lui prit, croyant ainsi le détruire. Mais une décennie d’amour vous porte toute une vie. Et c’est habité par la fauchée qu’il continuait à nourrir son éclat. Il n’avait pas besoin de chercher quelqu’un d’autre. Elle était en lui à jamais. Est-ce grâce à cela qu’il survécut à tant de plaies qui engouffraient les autres dans la souffrance et la plainte ?

Le jour suivant sa retraite, il déménagea sur la côte, emportant un seul sac à dos et ses souvenirs. Il n’avait pas besoin de grand-chose. Chaque matin, sauf lorsqu’il pleuvait, il se rendait au bord du cours d’eau jouxtant sa maisonnette. Il s’asseyait sur la même pierre puis caressait l’eau pour invoquer celle qui partit trop tôt. Et alors mille mémoires d’elle, d’eux, se réveillaient. En une seconde, il revivait chaque instant de leur vie, de leur monde. Et dans cette seconde s’écoulait l’éternité.

Joyeux, il retournait tous les jours changer de vêtements, sauf lorsqu’il pleuvait, pour faire ses dix kilomètres quotidiens, la portant dans son cœur qui palpitait au rythme de sa foulée, passant la lisière de la forêt jusqu’à la falaise qui surplombait l’eau et les goélands, avant de longer la côte et son immanence. 

Mais depuis quelques mois, il pressentait la décrépitude entamer sa sale besogne. Celle-ci n’avait pas choisi de s’attaquer à ses forces physiques, excellentes pour son âge, mais à sa tête. Il avait de plus en plus de mal à rassembler certains fragments de leur vie, de leur bulle. Le contact de l’eau ne suffisait plus. Il devait se calmer, respirer et attendre. Au bout d’un moment, parfois trop long, ils finissaient par revenir.

Petit à petit, une fêlure commençait à apparaître dans le continuum dans lequel il était entré depuis cette rencontre sur la jetée. Mais il ne pouvait accepter de la perdre une nouvelle fois.

Le matin vint où il comprit que le jour J, ce jour qu’il avait visualisé il y a trente années, était enfin là. 

Une fois dans la forêt, il accéléra la cadence, il se sentit pousser des ailes malgré ses soixante-dix ans. Il se mettait maintenant à cavaler, riant aux éclats, sautant par-dessus branches, pierres, et crevasses qui tentaient, comme toujours, de l’arrêter.

Il émergea de l’autre côté tel un boulet de canon. Il était trop tard pour s’arrêter. Mais cela ne fut jamais son intention et c’est dans un ultime sprint qu’il dépassa le bord de la falaise vers le vide pour tendre les bras vers les flots qui l’attendaient depuis si longtemps.

Car c’est le jour J.

J comme…
Jeter son corps.
Jouir une dernière fois de toutes ses capacités, avant de se consumer dans une fausse dignité.
Javelot filant vers la mer en contrebas.

J comme…
Jamais sans toi, sans nous.
J’arrive mon amour.


Ce texte fut inspiré par la photo l’illustrant, intitulée sequencing life, de mon ami Alexandre Dulaunoy. Je l’ai écrit en écoutant l’album Carrie & Lowell de Sufjan Stevens. J’invite les curieux à deviner les raisons de mon choix.

Published by Saâd Kadhi

Archeofuturist & retromodernist with a knack for individualistic altruism

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