Une partition en léger décalage

La première fois où j’ai entendu (et vu) Adèle Van Reeth, ce fut en visionnant Le Cercle, une émission animée par Frédéric Beigbeder, diffusée sur Canal+, en clair.

Je ne sais pas si l’émission existe toujours. Je la regardai régulièrement il y a une décennie si ma mémoire ne me fait pas défaut. J’aimais les interventions d’Adèle, ses commentaires qui me donnaient l’impression d’être sincères, sans détour ni fard, développés d’une voix rassurante et pesée.

Plus tard, je l’ai retrouvée sur « Les chemins de la philosophie » sur France Culture avec toujours cette voix qui vous happe, vous invitant à vous arrêter et à écouter, attentivement. Venez, semblait-elle dire, installez-vous avec nous. Arpentons ensemble les sentiers de la pensée. Vous prendrez quoi avec cela ? Peut-être un verre de chenin blanc ?

J’écoutais l’émission de temps à autre en podcast, quand j’y pensais et que je trouvais un sujet qui pouvait m’intéresser. Et puis, au début du confinement, j’ai avalé bon nombre d’épisodes, la nuit tombée, quand je ne risquais pas de croiser grand monde et que nous pouvions marcher en paix, Adèle, ses invités, moi, les canards et, plus rarement, le renard qui fréquentait les étangs. Les entendre parler de Schopenhauer, de Spinoza, de Woolf et d’autres penseurs et penseuses me rassérénait et me faisait oublier l’incertitude, le doute et l’inconfort d’une vie qui n’avait plus rien d’ordinaire.

Il y a quelques jours, j’eus pour la première fois l’occasion de retourner à Paris, cette ville que j’ai fréquentée pendant vingt ans, avant de la quitter l’année dernière pour d’autres horizons. J’ai éprouvé un grand plaisir à y revenir et à réaliser qu’elle me manquait.

Prenant mon temps, chose que je ne faisais que fort rarement quand j’y vivais, je revisitais avec joie certains de mes lieux favoris, mon appareil photo à la main. J’ai pris quelques beaux clichés que vous pourrez découvrir ici même.

Je voulais déjeuner au Caillebotte, un restaurant où je fus toujours très bien accueilli et que j’ai fréquenté pendant huit années, une fois, voire deux par semaine. En m’y dirigeant, je sentis les livres m’appeler. Fait rare, je n’en avais pris aucun pour ce voyage. Je me suis dit que déguster un livre et un repas, comme je l’ai fait maintes fois dans cet établissement, c’était renouer avec un rituel que j’affectionnais particulièrement.

C’est ainsi que je rencontrai une nouvelle facette d’Adèle. La vie ordinaire, son livre, me faisait face. J’en tournais les premières pages et c’est ainsi que j’ai lu cette poignante citation de Ralph Waldo Emerson :

Je fuis père et mère, femme et frère lorsque mon génie m’appelle. J’écrirais volontiers sur les linteaux de la porte d’entrée : « Caprice ». J’espère du moins que c’est quelque chose de mieux que le caprice, mais nous ne pouvons pas passer la journée en explications.

Nul doute n’était permis. C’était le livre qu’il me fallait pour accompagner cette belle journée où je rompais avec l’ordinaire, pour rejouer une ancienne partition, mais avec de nouveaux instruments.

Assis en terrasse du Caillebotte, je me suis mis à lire en mangeant. L’un accompagnant l’autre à merveille. Adèle écrit sa quête de « l’ordinaire », de sa distinction du « banal », en évoquant sa vie et ses expériences. Je me laissais bercer par ses mots, ses phrases. C’est toujours difficile de tenter de résumer une œuvre sans la dénaturer ou la simplifier, surtout quand elle est riche et profonde, surtout quand elle ne s’étend pas sur des centaines et des centaines de pages.

Nourritures. © Saâd Kadhi. Tous droits réservés.

L’écriture est simple et belle, facile à suivre, sans mots ni pensées précieuses qui accrocheraient le palais des aficionados de la belle encre. Étrangement, et alors que je vilipende les romans et autres essais égotistes, je n’ai, à aucun instant, ressenti cela avec le livre d’Adèle, pourtant, et à bien des égards, très personnel.

Je ne sais pas très bien pourquoi. Peut-être sa voix à l’écrit est la même qu’à l’oral, réconfortante, bienveillante et captivante. Je me suis par exemple surpris à vivre avec elle sa grossesse, à en apprendre des choses que je ne suspectais pas alors que je suis moi-même deux fois père.

Au détour de certaines phrases, je réfléchissais longuement. Je portais mon regard vers les nuages qui courraient à travers un ciel bleu, poussés par un vent frais. Celui-ci, en s’engouffrant entre mes oreilles, dissipait en même temps des pensées noires qui s’étaient abritées au fond de mon crâne.

J’avais envisagé un instant de sortir de chez moi ce dimanche, mais j’étais bien avec Adèle et je suis resté avec elle, attentif et pensif jusqu’à la dernière page. Les derniers chapitres me marquèrent tout particulièrement.

En reposant le livre, je me dirigeai vers mes disques, je me saisis de « Gently Disturbed » d’Avishai Cohen Trio puis j’ai enclenché la platine.

Un léger dérangement. © Saâd Kadhi. Tous droits réservés.

« Gently disturbed », c’est le goût que me laissa en bouche cette belle lecture et je crois que c’est ainsi que je préfère la vie.

Les belles notes aromatiques d’une lenteur savourée

© Saâd Kadhi. Tous droits réservés.

Un rayon de soleil se glisse entre les interstices du voile diaphane délaissé par une lune à nouveau disparue. Le voilà l’espiègle, se frayant un chemin jusqu’à mon lit avant de me piquer de sa chaleur.

Je me redécouvre vivant. Je prends conscience de mon corps puis je l’extrais de la couette et de la torpeur. Je lave mon visage à l’eau froide et je vois s’évaporer le cocon du repos dont il s’était enveloppé.

Je ne suis pas encore tout à fait présent, tout à fait ici et maintenant. Nulle inquiétude, cela ne durera pas. Mon cerveau commence déjà à égrener la litanie de choses, petites ou grandes, que je dois faire. S’extirper chaque jour des bras de la nuit pour renaître au monde n’est pas que béatitude et joie.

Mes narines palpitent, sentant l’odeur de café qui provient de la cuisine. Ô drogue ! Ô irrésistible succube ! Je sais pourquoi tu es là et pourtant je cède à ton appel. Je sais que tu ne m’attires que pour que je puisse mieux produire.

Alors que les pièces de mon âme se remettent en place, d’un geste conditionné et automatique, j’allume un écran et tel un papillon de nuit, je me fais happer par sa lumière et sa promesse d’immédiateté.

Je me souviens de mon père savourant une tartine du pain que ma mère avait fait la veille, la trempant ici et là dans une huile d’olive dorée qu’il avait lui-même prélevée. Une radio miniature trônait toujours à ses côtés, émettant le son à peine perceptible d’une émission culturelle. Philosophie, art ou musique, c’était tout ce qui comptait.

Alors que cette mémoire s’évanouit, je réalise que je suis encore enfermé dans le petit cadre aux couleurs chatoyantes qui, tel un cordon ombilical, me relie à l’humanité hyperconnectée, à sa bienveillance, à son ingéniosité, mais aussi à sa bêtise et à sa médiocrité. À force de s’abreuver à une telle fontaine, on ne sait plus qui on est.

Mais aujourd’hui, quelque chose d’inattendu se produit. Je consulte un de ces réseaux qui n’a de social que le nom. Aucune petite nouvelle insignifiante portée aux nues des suggestions algorithmiques du moment. Pas d’évènement à l’autre bout du monde qui, aussi malheureux soit-il, vienne aiguillonner ma colère, ma haine ou me bousculer une seconde avant que mille autres ne le remplacent… le temps d’un instant.

Je m’élance vers un quotidien à peu près sérieux, un de ces vieux villages gaulois qui résiste toujours et autant à l’appel de la réclame comme seul moyen de subsistance. Vide. Déstabilisé et intrigué, je m’envole vers des journaux moins regardants. Interdit, je ne vois qu’une succession de pages blanches, désertes.

Respire me dis-je. Pourquoi tant d’agitation ? Respire, tu es vivant. Pourquoi tâches-tu de comprendre ? Peut-être est-ce une nouvelle journée, après celle de la femme et tant d’autres causes. Une journée du rien ou plus exactement du bien. Avoue-le. Combien de fois as-tu lu, enfin lu, c’est un bien grand mot… combien de fois as-tu butiné de belles fleurs d’empathie, de gentillesse et d’entraide ces derniers temps ?

Lâche prise. Laisse-toi aller et jusqu’à la lie, savoure cette magnifique lenteur retrouvée.